La décentralisation est-elle nécessaire ?

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La RD Congo prépare la décentralisation, ce nouveau mode de gouvernance de proximité pour asseoir le développement au niveau de la base. Le processus est enclenché. Et, pour son accélération, le gouvernement dit attendre les votes par le parlement des principaux textes comme la loi sur la caisse de péréquation nationale. Cependant, dans les milieux des intellectuels Congolais, les violons ne s’accordent pas sur la nécessité ou non de procéder à cette décentralisation.

 
Philippe Biyoya Makutu Kahadja est docteur en Sciences politiques et Relations internationales de l’Université de Lubumbashi. Politologue, analyste politique. Consultant national et international dans les questions de gouvernance, des élections, de résolution des conflits et du constitutionnalisme. Auteur, entre autres de: « La question Congolaise, réforme ou renaissance », 2005.

Freddy Mulumba Kabuayi est journaliste, Administrateur-délégué général du groupe de presse Média7. Auteur de l’ouvrage « La responsabilité des intellectuels dans la crise en RDC ».

 

La RD Congo engagée sur la voie de l’émergence devrait-elle accélérer son processus de décentralisation ?

Philippe Biyoya : Au regard de la marche générale de l’histoire de ce pays, au regard des bilans des différents régimes qui se sont succédé, on s’aperçoit qu’il faut une politique suffisamment particulière et significative de mise à contribution
de toutes les couches de la population pour un réel développement de ce pays. Autrefois, les colonisateurs faisaient participer les populations à la réalisation des objectifs de la colonisation. La présence administrative de l’État était réelle et mettait tout le monde à contribution. L’après- colonisation n’a pas produit un effort similaire. La deuxième République, qui a la plus duré, est arrivée vers sa fin au constat que le développement de ce pays n’était pas possible par la centralisation.

Il fallait décentraliser. C’était la première réforme significative après l’indépendance. L’impulsion du développement doit venir de la base. Comment voulez-vous que la base impulse le développement sans qu’on lui donne une modalité d’opérer sur le plan du pouvoir politique, du pouvoir administratif et du pouvoir judiciaire ? Et, je pense que la décentralisation s’impose aujourd’hui. On ne peut entrer dans la mondialisation sans décentralisation.

Freddy Mulumba : Il s’agit d’un processus administratif d’abord, mais qui peut prendre aussi une tournure politique, économique et quelque fois sociale. Quand on parle de décentralisation, il faut que la centralisation existe. Et les préalables pour un État, c’est une armée, une administration centrale et une justice indépendante, ce sont des piliers qui jusque-là ne sont pas réunis. Si on part des théories scientifiques concernant la décentralisation, on ne peut pas décentraliser dans un vide étatique. Il faut penser à reconstruire l’État, et cette reconstruction doit partir du sommet et non par le bas comme certains les pensent. On construit un État central et puis on doit décentraliser. Je pense alors que ce processus de décentralisation qui est imposé de l’extérieur est un piège pour le peuple congolais. Je me méfie de tout ce qui vient de l’extérieur, je pense qu’après plus de cinquante ans d’indépendance, il n’est pas normal que d’autres personnes pensent à notre place. Il faudrait que la pensée soit congolaise. Les amis peuvent nous prodiguer des conseils mais pas venir nous les imposer, car dans la plupart de cas, cela cache certains intérêts.

 

Avec les guerres à répétition qu’a connu la Rd Congo particulièrement dans les Kivu, la décentralisation ne consacrera-t-elle pas la balkanisation tant redoutée ?

P.B : Je ne vois pas d’où vient le risque de balkanisation. Pour arriver à décentraliser ou centraliser un pays, l’impératif politique, c’est la confiance avant tout. On va balkaniser quoi, le principe de l’autorité qui transfère. On ne peut pas transférer ce qui n’existe pas. Mais ici le problème n’est pas d’opérer la décentralisation à partir de ce qui existe. On peut décentraliser ou même fédérer par l’émiettement, c’est une résolution que l’on prend. Gérer, c’est vouloir créer l’irréalisable. Nous pouvons organiser la dynamique, chercher à savoir ce que nous pouvons mettre ensemble, tout ce que nous avons comme talents, ressources … pour que ça fonctionne de façon harmonieuse, de façon cohérente. Et ça, c’est la fonction de la décision politique. La décentralisation conduirait à la balkanisation si le pouvoir central est faible. Si ce pouvoir n’existe pas, autant ne pas le faire. Je pense que le leadership qui organise le transfert, n’est pas un décret du chef de l’État, ce n’est pas un décret du premier ministre mais c’est en fait un consensus national qui se dégage à travers des institutions, le parlement a délibéré, la société civile a examiné l’opportunité de la chose et on définit ensemble notre avenir. La confiance, c’est l’élément fondateur de toute entreprise crédible et de toute entreprise ambitieuse.

F.M : Le risque de balkanisation est bien réel. Il y a des coins dans ce pays où l’État n’existe pas, il s’est effondré. L’inexistence de l’État conduira inéluctablement à la balkanisation ou à l’implosion. On ne pourra pas contrôler les petits agitateurs qui seront à l’intérieur du pays, il n’y a pas une presse, pas de tribunaux, si un homme politique prend une décision qui va le contrôler ? Alors que le pouvoir central n’existe pas, il faut commencer par reconstruire l’administration centrale.

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