53 ans d’indépendance congolaise et bilan du gouvernement MATATA ?

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Patrick Muyaya est député national élu de la ville de Kinshasa. Ancien Conseiller principal à la primature sous le gouvernement d’Adolphe Muzito, il estime qu’après 53 ans d’indépendance, des efforts ont été réalisés au plan de la démocratie. Pour ce qui est de l’an I de l’exécutif, il soutient que « tout ce que le peuple attend, c’est du concret ».

Cadre de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), membre de l’École du Parti et chargé de communication au Bureau Central de Campagne Électorale (BCCE), Felly Fwamba pense qu’après 53 ans d’indépendance, le bilan est « largement négatif » et ne donne aucune note satisfaisante à l’actuel gouvernement.

 

La République démocratique du Congo (RDC) célèbre cette année son 53ème anniversaire d’accession à la souveraineté nationale. Quel bilan pouvez-vous dresser ?

Patrick Muyaya : L’accession à l’indépendance, c’est l’accession à la souveraineté nationale et internationale. C’est plus dans le domaine de la définition de l’État en tant que sujet de relations internationales au plan externe et de la liberté retrouvée au plan interne.
Le bilan est loin d’être positif sur le plan de la prise en charge du peuple congolais. Puisqu’immédiatement après l’indépendance, il y a eu récupération de ce que le colonisateur nous a accordé, à contrecœur d’ailleurs, pendant les années du néocolonialisme incarné par le régime du maréchal Mobutu. À la suite de la libération par l’AFDL en 1997, des guerres successives ont été déclenchées malgré les acquis du dialogue inter-congolais de Sun-city. Qu’à cela ne tienne, il y a quand même eu des efforts au plan de la démocratie, ce qui fait d’ailleurs que nous soyons élus aujourd’hui. Ici, je fais allusion aux scrutins présidentiels et législatifs que nous avons eus successivement en 2006 et 2011.

Felly Fwamba : Au regard de l’étendue du désastre et de la misère sans fond ni fin dans lesquelles se trouvent le pays et sa population, point n’est besoin de démonstrations mathématiques ni de croquis pour se rendre compte que les 53 ans d’indépendance de la République démocratique du Congo ont été un grand gâchis. Largement négatifs, ces 53 ans sont une insulte et de l’opprobre jetées sur la mémoire des pères de l’indépendance qui avaient fait le serment de construire un pays plus beau qu’avant, dans un élan de révolte contre celui de la déshumanisation de la période coloniale qui avait privé à l’homme congolais fierté et dignité

 

Quels sont les points qui, selon vous, méritent des efforts considérables pour le développement de la RDC, 53 ans après ?

Patrick Muyaya : je crois que des efforts doivent être faits sur tous les points. Mais il faut savoir que dans ce pays, les gens focalisent plus leur attention sur la politique que sur l’économie. Il n’y a jamais eu une table-ronde véritablement économique où on a parlé du potentiel et surtout de la manière de mettre en valeur la République démocratique du Congo. Réfléchir, par exemple, sur comment sortir la RDC de sa spirale de pauvreté… Tout ce que nous savons, c’est que notre pays est potentiellement riche, mais qu’il est également le plus pauvre, quand nous considérons l’indice du développement humain. Je crois que c’est du point de vue économique que nous devons plus faire des efforts. Il faut commencer par là, créer une classe moyenne, créer la richesse, transformer le potentiel que nous avons tant sur le plan hydroélectrique sur le plan minier ou encore environnemental… Il faut que nous mettions ces potentiels en valeur pour que nous puissions répondre de manière concrète aux besoins qui s’imposent à notre population.

Il y a des choses à saluer. Et je crois que nous avançons

Sur le plan de l’éducation, la gratuité de l’enseignement consacrée par la Constitution au niveau primaire doit être financée. Cette gratuité doit être compensée par le budget de l’État. Mais est-ce qu’aujourd’hui le gouvernement est en mesure de payer ou de prendre en charge cette gratuité dans l’ensemble des onze provinces de la République démocratique du Congo? Non! Je sais que, de manière embryonnaire, cela a été fait dans quelques provinces seulement, mais ce n’est pas encore tel que la Constitution le veut. Il y a des efforts qui sont en cours, mais ils ne prendront forme effectivement que si nous réussissons à traduire nos potentiels en véritable richesse. Même chose pour ce qui est du social, car nous ne pouvons pas créer un paradis social dans un désert économique. Il n’y a pas suffisamment d’argent pour construire les hôpitaux, les écoles, les infrastructures routières… Nous avons un besoin estimé à 150 000 km de routes, alors que nous n’en avons qu’à peine 3 000 ou 5 000 km. C’est insignifiant pour ce pays grand comme l’Europe. Je ne compte pas le nombre des hôpitaux que nous avons, puisque c’est insuffisant pour une bonne prise en charge médicale des Congolais. La même chose pour tous les domaines. Donc, le pays est totalement à reconstruire.

Felly Fwamba : Dans le cas de la République démocratique du Congo, tous les points qui fondent l’existence d’un État, mériteraient cet effort. Tout compte fait, je pencherais prioritairement par la construction de l’homme dans son acception la plus large, étant donné que l’homme est la base et la mesure de tout. En effet, l’échec multidimensionnel que ce pays connaît est, indubitablement, la conséquence de la rationalisation de l’irrationnel de l’homme congolais à travers, principalement, l’élite politique et l’élite instruite qui ont été, jusqu’à ce jour, médiocres et dans leur esprit et dans leurs produits, faisant de la confusion de tout et dans tout.

 

Y’a-t-il des avancées significatives qui méritent des félicitations ?

Patrick Muyaya : Les avancées sont peut-être au plan de la volonté, mais seule la volonté ne suffit pas. Il faut recréer l’État. Nous étions en dessous de zéro, du minimum. L’enjeu c’est de revenir au minimum. Quand je dis minimum, c’est-à-dire recréer l’État dans sa dimension régalienne, recréer l’État dans sa dimension sociale, sécuritaire… et tout le reste. C’est ça le premier enjeu. Ce n’est que quand on aura recréé l’État dans ces dimensions que nous pourrons commencer à relever un certain nombre de défis. Donc, du point de vue de la volonté, il y a des choses qu’il faut saluer, et je crois que nous avançons, mais nous sommes encore dans le trou. Nous étions peut-être à moins 1000, nous sommes à moins 200, il nous reste encore 200 pour atteindre le minimum. Nous espérons que nous allons atteindre ce niveau. Du point de vue politique, les élections sont une avancée, mais ça ne suffit pas encore surtout qu’il faut parachever le reste du processus avec les élections urbaines, municipales et locales.

Felly Fwamba : Contrairement à la Cité de l’époque gréco-romaine, l’État moderne qui a connu son émergence avec la Révolution française, est devenue l’organisation sociale la plus puissante dont les fonctions se sont diversifiées au point que, si rien ne marche au sein de la communauté nationale, il appartient à l’État de faire en sorte que tout marche. Or, dans le cas de la RDC, tout, en 53 ans d’indépendance, est un beau gâchis, une tragédie.

Pour être sur la bonne voie, la RDC doit d’abord être gouvernée comme un État moderne

D’où, il m’est difficile d’y déceler des avancées significatives qui mériteraient des félicitations. Je ne sais pas très bien, peut-être dans votre façon de voir les choses, vous considérez que, des bébés de quelques mois aux vieillardes de plus de 80 ans qui sont régulièrement violées et mutilées à grande échelle à l’Est, des hommes, des femmes, des enfants qui sont tués par des balles d’armes automatiques, morsures de serpents et autres insectes, qui sont dévorés par des bêtes sauvages, qui meurent de faim, de soif, qui sont des réfugiés dans leur propre pays, ces populations qui sont livrées à la merci des Kuluna, ces populations qui se réveillent et se couchent chaque jour dans l’angoisse de l’incertitude du lendemain (bien qu’ayant développé des micro-stratégies de survie), ces populations pour qui l’accès à l’eau potable, à l’électricité, aux soins de santé, à l’instruction, au logement décent, au transport… est une véritable gageure ; c’est ça des avancées significatives qui mériteraient des félicitations ? Arrêtons de nous accorder de l’autosatisfaction devant une tragédie aussi grave.

 

Indépendante depuis 1960, la RDC est-elle sur la bonne voie ?

Patrick Muyaya : Oui ! Nous sommes sur la bonne voie, puisque d’abord au plan démocratique il y a eu des avancées. Le peuple congolais a élu, par deux fois, ses dirigeants. N’oubliez pas que les guerres récurrentes que nous avons connues sont dues à la crise de légitimité. C’est un pas appréciable, mais nous ne pouvons pas en rester là, puisque la démocratie est une construction permanente et perpétuelle. Il faut qu’on la consolide à travers la décentralisation, les élections municipales, locales et tout le reste. Mais l’enjeu ce n’est pas seulement le vote des dirigeants. Le plus grand enjeu, c’est de prendre en charge la population dans ses vrais besoins. Une fois ces défis atteints, nous réussirons notre pari de développement. En plus, ce pays, nous ne l’avons pas encore véritablement exploité. La richesse que l’on nous a toujours enseignée est potentielle, elle est dans le sous-sol. Dans les pays occidentaux, ils avaient des richesses dans le sous-sol, mais ils ont pu les transformer et, aujourd’hui, ils ont des gratte-ciels. C’est le fruit d’un travail qui a été fait depuis bien longtemps. Par rapport au budget, c’est tout à fait normal qu’il soit maigre, parce que nous n’avons pas encore traduit nos potentiels en milliards de dollars, en infrastructures… pour le développement de la RDC.

Felly Fwamba : Pour être sur la bonne voie, la RDC doit d’abord être un État qui est gouverné suivant les principes et les règles universels de la gestion d’un État moderne. Or, je constate, et tous les indicateurs anthropologiques et sociologiques observables l’attestent, que la RDC, loin d’être un État, c’est une fiction.

Car, son fonctionnement procède de l’ordre naturel des choses. Cet ordre qui veut que depuis des millions d’années, les planètes continuent leurs courses, les saisons changent, les herbes poussent, les arbres donnent des fruits chacun en sa saison, les êtres vivants se reproduisent selon leurs espèces.

Non, la RDC n’est pas sur la bonne voie. Tant que les efforts ne seront pas déployés avec bonne volonté, conviction, abnégation, engagement et détermination par des hommes pétris de principes, de valeurs élevées, d’idéal et de vision, la RDC va encore errer pendant longtemps, au risque de disparaître d’ici quelques décennies si rien n’est fait, et tout de suite. Ce qui me fonde à soutenir ce point de vue est le fait que, depuis 53 ans, les Congolais ne sont pas encore parvenus à parachever et à consolider l’État de droit, cet État qui a le contrôle et la maîtrise de son espace territorial, conscient de ses missions, de sa puissance en tant qu’entité souveraine et indépendante qui agit en conséquence.

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