Les cinq intelligences

D. MUMENGI

La République démocratique du Congo devrait urgemment changer de conscience économique en déplaçant les forces motrices de sa croissance des ressources naturelles vers les savoirs stratégiques. C’est l’avis de Didier Mumengi, formateur, homme politique et auteur d’un livre intitulé «la Révolution du pouvoir-faire». Selon lui, les prévisions les plus sérieuses annoncent l’extinction d’ici 120 ans de la plupart de ces ressources en RDC. Pour l’ancien ministre de l’Information du défunt président de la République Laurent-Désiré Kabila, il faut envisager l’augmentation de cinq intelligences qui conduiront à une révolution du pouvoir-faire en RDC.

Dans votre livre « la Révolution du pouvoir-faire», vous préconisez une alternative pour la survie de la République Démocratique du Congo dans une économie mondiale hyperconcurrentielle. Quelles en sont les idées fortes ?

De bout en bout, l’optimalisation de la responsabilité éducative et formatrice de l’État traverse l’ouvrage en fil d’Ariane de mon plaidoyer pour l’avènement de « l’économie du bien commun » en RDC. L’enjeu est de bâtir une société congolaise des métiers, des compétences, des inventions et des innovations, pour mieux exorciser le vice d’un élitisme politique et économique assujetti aux mirages de l’Occident et de l’Asie, entraînant toute la société à un complexe d’infériorité vis-à-vis de n’importe quel étranger. C’est cela qui paralyse tous nos ressorts cognitifs.

Je voudrais faire prendre conscience qu’un pays qui ne dispose ni d’une industrie de la connaissance, ni de réseaux d’information, de recherche, de création et d’innovation denses et de qualité, manque de fait l’expertise indispensable au développement endogène ne peut espérer se développer.

Voila pourquoi, dans cette perspective d’autosuffisance cognitive et de société productive à construire, je propose, notamment de renforcer l’investissement social à travers une « loi sur l’investissement patriotique et la citoyenneté économique ». Une des articulations majeures de cet outil législatif serait la création d’une « Régie Nationale du Crédit », afin de renforcer le contrôle des pratiques bancaires et imposer l’entreprise, l’usine, l’industrie, la création d’emplois et la recherche comme principale raison d’être des banques comme de l’ensemble du système financier. Ainsi, chaque banque devrait obligatoirement présenter tous les ans son bilan des opérations de crédit à l’investissement créateur d’emplois et de richesses, dans un « Livre des Crédits à l’Economie Réelle – LiCER».

Une autre idée explorée c‘est la création d’un « Fonds d’Expansion des Entreprises Citoyennes » ayant pour but d’accroître dans toutes les provinces de la République la disponibilité en capital de risque pour le développement des entreprises en écosystème d’affaires locales. Et ainsi, soutenir un entrepreneuriat citoyen qui produit, partout dans le territoire, des biens manufacturés internationalement compétitifs, en créant, dans l’arrière-pays, des emplois dispensateurs des pouvoirs d’achat.

Il y a aussi l’idée de « monnaie binaire » comme système monétaire de vérité. En effet, l’économie nationale ploie sous une armature financière chaotique, au sein d’un même système monétaire germent des zones monétaires kystiques (le shilling ougandais dans la Province Orientale, le franc CFA à Zongo ou à Lokolela dans la province de l’Equateur), et le franc congolais cohabite avec plusieurs autres monnaies étrangères (dollar américain, euro, yuan chinois, etc.). D’où ce paradoxe : le franc congolais est la « mauvaise monnaie nationale légale», pendant que le dollar américain est « la bonne monnaie nationale illégale » ! Dans ce contexte, toute « dé-dollarisation » est dommageable supercherie, comme le montre tristement le processus de dé-dollarisation en cours.

Que faire, sachant, d’une part, que le dollar articule l’économie congolaise avec le monde, mais contraint la RDC à transférer chaque année aux États-Unis tous ses revenus de seigneuriage, estimés à environ 200 millions de dollars par an, et d’autre part, le Franc congolais – inconvertible -, se réduisant en baromètre de l’économie nationale réelle, perdant chaque jour ses fonctions de réserve de valeurs, d’unité de compte et d’intermédiaire des échanges ?

Je propose une bi-monétarisation, par un« Pacte monétaire » avec la Federal Bank américaine, qui permettrait l’usage de jure – officiel – du dollar américain, monnaie d’importation, en tandem stratégique avec le franc congolais, monnaie de l’économie endogène. Dans ce cadre, chaque commerce devra se soumettre à l’obligation d’observer un merchandising en deux zones : l’espace des biens importés tarifés en dollar et celui des biens produits localement en franc congolais. Ainsi sera mis en place un système monétaire en balançoire : plus on importe, plus l’économie productive tombe ; moins on importe, plus l’économie productive prospère.

Les deux monnaies, toutes deux dorénavant officielles, seront en tous lieux de commercer la vitrine des performances de l’économie productive nationale.

Nous devons changer de conscience économique, d’autant plus que les prévisions les plus sérieuses annoncent l’extinction, d’ici 120 bonnes années, de la plupart de ces ressources naturelles qui font que la RDC soit estampillée « scandale géologique » !

 

Vous soutenez l’idée de déplacer les forces motrices de la croissance économique des ressources naturelles vers les savoirs stratégiques. Comment va s’opérer concrètement cette mutation, quelles en seront les principales étapes ?

Nous devons changer de conscience économique, d’autant plus que les prévisions les plus sérieuses annoncent l’extinction, d’ici 120 bonnes années, de la plupart de ces ressources naturelles qui font que la RDC soit estampillée « scandale géologique » ! En effet, par exemple, la production mondiale de l’or se situe aux environs de 2 300 tonnes par an. À ce rythme d’exploitation, en 2025 ce sera la fin de la production de l’or métal dans le monde. Vers 2030, les principaux pays diamantifères vont épuiser leurs ressources en diamants. Aujourd’hui, près de 500 kilos de cuivre sont produits dans le monde chaque seconde. À ce rythme de production également, il ne reste plus qu’environ 30 ans de réserves de cuivre et 2040 est donc l’année probable de la fin du cuivre dans le monde. Tout comme, chaque seconde, le monde produit 1,2 kilo d’uranium, il ne reste plus que 70 à 90 ans de réserves mondiales d’uranium. Enfin, le monde produit environ 60 000 tonnes de cobalt par an, sur un stock mondial estimé à 7 millions de tonnes. Au rythme de cette production, il reste environ 110 années de réserves de cobalt. Changer de conscience économique, mieux cerner la perspective mutationnelle que suppose le concept d’émergence, c’est d’abord et avant tout requalifier nos modes de saisie de la réalité sociale.

Voilà pourquoi j’en appelle à l’adoption des grandeurs statistiques ci-après, sans être exhaustif. Il s’agit notamment de l’Indice de Pauvreté Humaine (IPH), de l’Indice de Santé Sociale – ISS, de l’Indice de Développement Humain(IDH), de l’Indicateur de progrès véritable- (IPV), de l’Indice de Bien-être Durable (IBED), etc. Il est ici question des indicateurs qui prennent en compte bien d’autres facteurs que la production minière dans le calcul du bien-être et de la croissance : la santé, l’éducation, les activités personnelles, dont le travail, les liens et rapports sociaux, l’environnement, l’insécurité, tant économique que physique…

Le pays a-t-il les atouts nécessaires pour mettre en œuvre ce modèle ?

Il est temps que nous prenions conscience que la RDC n’a qu’un atout et un seul. Il n’est ni dans les mines ni dans les produits de la forêt. Il est à la fois dans la quantité des savoirs que nous pouvons produire ou maîtriser, et dans l’hardiesse au travail de chacun et de tous. Cette démarche suppose que le savoir devienne systémiquement disponible et accessible à tous, en étant sans cesse transformé en compétences et savoir-faire, dans une dynamique sociétale où chacun se voit et se comporte en intraitable guerrier du bien-être collectif. N’oublions jamais que la mondialisation est une guerre planétaire tous azimuts, où les seuls gagnants sont les peuples qui excellent en inventivité, en sachant s’approprier le savoir disponible de par le monde, avec comme objectif de prendre une place au sein des Economies de Marché Etablies (EME), en optimalisant les capacités endogènes d’innovations et de production des services et biens finis internationalement compétitifs.

La RDC n’a qu’un atout et un seul. Il n’est ni dans les mines ni dans les produits de la forêt. Il est à la fois dans la quantité des savoirs que nous pouvons produire ou maîtriser, et dans l’hardiesse au travail de chacun et de tous.

 

Le capital humain occupe une place de choix. Or, le pays va bientôt manquer de main -d’œuvre locale qualifiée. Quelles sont vos pistes de solution ?

La RDC n’est pas seulement menacée par un manque de main- d’œuvre qualifiée, le pays est en danger d’inintelligence collective et d’inaptitude professionnelle généralisée. La situation est grave. Une mobilisation totale de la nation pour l’école et la formation est impérieuse. Tout le monde doit prendre conscience que changer la société, c’est d’abord et avant tout changer profondément notre système d’éducation et de formation professionnelle.

Je propose une discrimination éducationnelle positive en faveur de la formation d’une vaste armée de la main-d’œuvre de qualité et d’un massif corps de techniciens et ingénieurs de pointe.

Cette discrimination suppose un moratoire éducationnel devant suspendre pour 5 ans l’enseignement universitaire public classique, pour jeter les bases d’une restructuration en profondeur du système de préparation des jeunes à la vie professionnelle. C’est-à-dire que durant ces cinq ans, tous les jeunes Congolais en capacité d’études universitaires seront orientés vers la formation professionnelle pratique, technique et technologique. La structure des études supérieures s’organisera en réseaux de Grandes Ecoles pratiques et en gamme d’établissements techniques supérieurs privilégiant la diffusion du savoir scientifique et technique, et l’apprentissage professionnel par la pratique. Endéans les cinq ans du moratoire, il faudra mettre en place un grand Centre d’Etudes Universitaires – avec filiales provinciales – sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cet espace universitaire, haut lieu de formation des acteurs congolais du cyber-développement national, sera conçu comme l’édifice avant-coureur de l’avènement de la « Cité des Nouvelles Technologies » et du tissu industriel qui s’y rattachera. Pendant ces cinq ans, il faudra également organiser des séminaires de remise à niveau des diplômés issus des universités au cours des 25 ans précédents, en s’appuyant sur la coopération internationale bilatérale et multilatérale. Pendant ces cinq ans, il faudra en outre créer des écoles supérieures de management, compte tenu du fait que la pénurie de managers qualifiés et rompus aux analyses et aux techniques modernes est un frein à la mise en œuvre de la réforme dans l’ensemble des secteurs économiques. Trois objectifs : doter la République d’un corps d’ingénieurs bien formés et d’une classe d’ouvriers qualifiés et bon marché en vue de faire de l’économie nationale la destination privilégiée des usines et industries des économies développées en délocalisation ; susciter l’émergence des vocations scientifiques, développer une politique des micro-crédits, pour des micro-entreprises, des micro- unités de production industrielle, dans le cadre d’une planification stratégique de la relance du progrès économique et social, dont le socle sera l’interaction entre la possibilité des inventions, des micro-réalisations et la disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée, innombrable et bon marché ; ramener la coopération internationale essentiellement à la politique d’aide à la formation universitaire extérieure de haut niveau, à la remise à niveau et la requalification des chercheurs, des scientifiques, des formateurs, etc.

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